[AppyNews] Françoise Champion (dir.), Psychothérapie et société, Paris, Armand Colin, 2008, coll. « sociétales », 334 pages, 24 euros, recension écrite par notre collègue Lionel Fouré.
Le titre de l’ouvrage dirigé par Françoise Champion semble vouloir témoigner, du fait même de sa sobriété et de son imprécision, de l’ambition qui l’anime : faire le point sur un dossier complexe qui, ces dernières années, a donné lieu à des polémiques scientifiques et politiques que les médias généralistes ont volontiers relayées. Non pas « psychothérapie et individu », donc, mais bien « psychothérapie et société », soit l’ensemble des questions sociales qui ont trait aux prises en charge de la souffrance psychologique.
Livre de sciences sociales, cet ouvrage collectif rassemble des contributions de chercheurs venus de disciplines diverses, mais qui sont pour la plupart affiliés au CESAMES. Son contexte de rédaction, pour le dire rapidement, est celui des débats législatifs qui ont présidé à la réglementation de l’exercice de la psychothérapie, et qui ont agité le monde des professionnels de la santé mentale – psychiatres, psychanalystes et psychologues en tête. En soi, il s’agissait là d’une raison suffisante pour entreprendre un « état des lieux » de la question, comme l’indique Françoise Champion. Qui sont les psychothérapeutes ? Quel type de formation ont-ils suivi ? Quelles positions les « psy » ont-ils tenu à l’égard de l’instauration d’un registre national des psychothérapeutes ? Il y avait là matière à examen, tant les identités professionnelles des protagonistes, guère affirmées sur le plan des compétences et des formations reçues en matière de psychothérapie, se sont trouvées à cette occasion radicalement interpellées, comme le montrent trois contributions, qui retracent à partir des années 1950 les luttes de pouvoir entre corporations (chapitre I), interrogent l’absence étonnante de tout critère de formation à la psychothérapie dans la réglementation adoptée en France (chapitre II), et examinent enfin pourquoi la Direction générale de la Santé a retenu en avril 2002 la définition médicale des psychothérapies, au grand damne des psychothérapeutes qui ne sont ni psychiatres, ni psychologues et ni psychanalystes (chapitre III).
De même, du côté des usagers cette fois, les raisons de mener l’enquête ne manquaient pas : qui a recours aux psychothérapies ? Quels sont les motifs de consultation ? Quelles conceptions les usagers se font-ils de leur mal-être et de la psychothérapie qu’ils ont suivie ? L’ouvrage apporte à toutes ces questions des réponses précises, grâce à deux études complémentaires (2ème partie). La première, quantitative, fait la synthèse de cinq enquêtes relativement récentes, puisque la plus ancienne date de 1999. Le recours au soin spécialisé en santé mentale dans la population française y est examiné en fonction des facteurs sociodémographiques classiques (sexe, âge, CSP, niveau de diplôme, régions d’habitation…), mais aussi sur la base des motifs de consultation ou des professionnels ayant conduit les psychothérapies. La seconde, qui repose sur une méthodologie de type Grounded theory, est quant à elle qualitative : les entretiens menés s’intéressent plus particulièrement à la manière dont les usagers parlent de leur psychothérapie, à la façon dont ils caractérisent leur souffrance, à la conception qu’ils se font de l’autonomie.
Mais il fallait aller plus loin. Psychothérapie et société prolonge l’enquête en tentant d’appréhender positivement les mutations qui affectent aujourd’hui le « champ psy », et qui obligent à substituer au paradigme de la maladie mentale, celui de la santé mentale. Car désormais, les souffrances même dites « normales » d’un point de vue psychopathologique ou médical, demandent elles aussi à être prises en charge. Les « reconfigurations en cours » (5ème partie) que cela entraîne sont du coup ici examinées à partir de deux types de phénomènes sociaux. Celui tout d’abord de l’inflation croissante des troubles qui font l’objet de soins, entraînant inévitablement la dilution de la spécificité de l’acte psychothérapique dans le fourre-tout de l’aide et du soutien psychologiques, comme le montre une enquête de terrain menée dans un réseau de santé mentale pour adolescents (chapitre XII). Celui ensuite du glissement d’une partie des psychothérapies vers le domaine nébuleux de « l’existentiel », terre d’élection de Psychologie magazine qui favorise l’émergence d’un « marché » du bien-vivre pour mieux en hiérarchiser l’offre (chapitre XIII).
Double mouvement, donc, qui a ses déterminants sociologiques, mais qui ne s’y réduit pas, comme le montre savamment Psychothérapie et société. Car il faut souligner fortement ceci : cet ouvrage présente le remarquable intérêt de proposer une lecture sociologique des prises en charge psychothérapiques informée par l’histoire et l’épistémologie. Contrairement par conséquent à ce qu’on aurait pu craindre, il ne fait pas l’impasse sur les problèmes de fond qui déterminent les transformations que connaît le « champ psy ». L’opposition des thérapies cognitivo-comportementales et de la psychanalyse occupant à cet égard une place centrale, plusieurs textes s’emploient à éclairer la genèse et la signification de ces « guerres du sujet » (3ème partie). Au cœur de cette bataille, un enjeu épistémologique de taille savamment explicité (chapitre VIII) : celui de la naturalisation de l’intentionnalité et de la désémantisation des symptômes mentaux prôné par les neurosciences, qui font dire (ou permettent de dire) au patient que c’est son cerveau qui est en cause, et non « lui ». Dans un autre registre que celui des troubles obsessionnels compulsifs, une autre contribution montre comment les associations de parents ont réussi à modifier les représentations de l’autisme et sont parvenus à imposer des méthodes de rééducation de type comportemental censées augmenter les capacités et habiletés sociales (chapitre VII). Les usagers ne sont pas de simples spectateurs des changements qui affectent les conceptions et les prises en charge des problèmes psychiques : ils en sont devenus l’un des acteurs principaux.
Ces « guerres du sujet », où s’opposent l’être corporel et cérébral à l’homme socialisé et parlant, ont évidemment un champ de bataille privilégié, celui de l’évaluation de l’efficacité comparée des psychothérapies (4ème partie). Les données initiales du problème, portant sur l’apparition de ce cadre inédit d’expertise qu’est l’« évaluation clinique standardisée », sont ici resituées dans le contexte plus général d’une clinique qui, à partir des années 1950, commence à être instituée en objet de recherche (chapitre X). Porté par la logique de la « médecine des preuves » qui vise à déterminer la rationalité de la pratique clinique, le modèle expérimental s’étend dans les années 1980 à la psychothérapie qui se voit dès lors soumise à un comparatisme statistique reposant sur une mesure de l’intensité morbide idéalement ajustée aux approches comportementales. Avec un inconvénient de taille, cependant : c’est qu’en appliquant le modèle des essais cliniques randomisés, l’étude des conséquences de l’intervention thérapeutique neutralise en réalité l’interaction du clinicien et du patient, dont tout laisse penser qu’elle en est le moteur ! Ce qui revient paradoxalement, en somme, à déterminer le rendement d’une psychothérapie au moyen d’une méthode qui est censée en neutraliser l’impact… L’évaluation des psychothérapies ne demande-t-elle donc pas à être elle-même évaluée ? Parce qu’il y a loin entre les techniques évaluées et la pratique clinique effective de la majorité des thérapeutes, la méthodologie des essais cliniques randomisés est aujourd’hui légitimement contestée, et la « révolution en cours » (chapitre XI) devrait mener de la pratique basée sur la preuve à la preuve basée sur la pratique, accordant enfin la primauté aux spécificités des patients et aux pratiques effectives des thérapeutes. On ne saurait s’en plaindre…
Que montre finalement la sociologie des pratiques psychothérapiques et de la souffrance psychique proposée dans Psychothérapie et société, si ce n’est que le champ de la santé mentale est un révélateur ? En se demandant comment les pratiques de prises en charge se transforment, en s’interrogeant sur les représentations sociales de l’individu et de la souffrance psychique qui les accompagnent, cet ouvrage collectif donne à voir, au fil des textes, la manière dont les disputes épistémologiques savantes s’articulent aux normes de la subjectivité morale et de l’individualisation des sociétés post-disciplinaires. Elle fait en définitive apparaître, dans « une perspective anthropologique » (6ème partie), la transformation des idéaux de la responsabilité qui affecte les sociétés de l’autonomie généralisée, celles où chacun est invité à prendre en main son destin.
La raison d’être de ce livre de sciences sociales est donc profonde, car il ne s’agit pas seulement de combler un manque patent de connaissances empiriques concernant l’histoire et la situation de la psychothérapie. L’idée forte qui l’oriente, c’est que la psychothérapie est un fait social qui permet d’appréhender un état de l’esprit commun d’une société. Plus précisément encore : si l’on demande en quoi la pathologie mentale et le type de prise en charge qu’elle appelle est une question pour la sociologie, il faut répondre que c’est le point d’appui idéal pour une anthropologie de l’individualisme. La psychothérapie est donc ici promue, comme elle l’avait déjà été par des sociologues dans les années 1970, au rang d’objet privilégié pour clarifier la question confuse de l’individu : domaine d’élection des analyses et des représentations de l’individualisme, la santé mentale s’offre comme un point de repère majeur d’une construction sociale de l’individualité vectorisée par le travail sur soi. L’ouvrage coordonné par Françoise Champion et proposé par Alain Ehrenberg, parce qu’il en prend acte, constitue indiscutablement une référence en la matière, grâce à l’examen circonstancié de la façon dont la psychothérapie trouve à s’institutionnaliser.
Concernant le même ouvrage, vous pouvez lire la recension écrite par Hervé Guillemain, en cliquant ici.